Quelques feuilles à même le flanc

Mardi, le grand jour était arrivé. Après avoir dormi chez mes parents la veille au soir, nous montions en voiture, ma mère et moi, pour un voyage de quelques centaines de kilomètres. Pendant le trajet, j’avais le coeur palpitant et je comptais les minutes qui me séparaient du rendez-vous. J’avais du mal à contenir mon excitation. Arrivées à Clermont-Ferrand, une fois la voiture garée, nous avons pu nous restaurer dans une brasserie située à quelques pas de la rue où se situe le studio de tatouage. De quoi faire monter un peu plus la pression. Un déjeuner copieux n’a pas suffi à calmer les noeuds que tricotaient mes boyaux tandis que nous nous dirigions vers cette petite boutique toute de noir et de rouge vêtue.

Et d’un coup, j’y étais. Je réalisais enfin que j’allais franchir le pas. J’allais enfin connaître ce monde qui me mettait des étincelles dans les yeux. J’allais enfin faire partie de cette communauté à mon tour !

Valérie m’accueille. Elle me présente Lilou, qui s’occupera de moi pendant tout l’après-midi. Nous partons dans la pièce où se déroulera l’acte pour discuter du dessin. Ma mère s’installe sur le canapé de l’entrée de la boutique pour continuer son travail. Elle a emmené son ordinateur portable. Lilou me montre ses esquisses. On réfléchit ensemble, je lui montre ce qui me plaît parmi les croquis scotchés aux murs, je lui décris ce que j’aime, elle me raconte ce qu’elle aimerait me faire. Puis, elle prend ses feutres et me dessine à même le corps. Cette première esquisse est très réussie. Elle prépare son matériel. J’assiste au montage du dermographe, j’observe ses gestes maîtrisés, j’ai hâte qu’elle commence son oeuvre.

Je m’allonge sur la banquette recouverte de papier. Je cale ma tête sur le coussin. Elle met l’appareil en route. J’entends les vibrations, ça m’évoque un rasoir électrique.

Ça y est, ça commence. L’aiguille a débuté son travail. Je sens les piqûres successives, ce n’est pas vraiment douloureux. Ce serait plutôt comme des chatouilles à la lame de rasoir. Les vibrations se répandent sous ma peau. Lilou trace les contours des sept feuilles de lierre. Lorsqu’elle s’approche des côtes, la douleur est cuisante. Je m’agrippe au sweat à capuche qui me sert de couverture sur l’autre moitié du corps. J’en ai les mains moites. Heureusement, elle y va par petites touches. C’est bien plus confortable là où la peau est plus épaisse au-dessus des os. Autour du sein par exemple. Ma mère vient de temps en temps pour prendre des photos.

Les contours sont achevés, je commence à imaginer le résultat, ça me plaît déjà beaucoup. Une pause nous permet d’organiser la suite du dessin. Les nervures des feuilles, les volutes, le fond, les couleurs. Un croquis au feutre pour réserver le tracé, quelques minutes d’interruption et Lilou reprend son travail. Elle utilise une traceuse pour marquer les lignes, puis elle s’attaque aux dégradés de gris grâce à une buse aux multiples aiguilles, disposées en rangées.

Maman regarde de temps en temps par le volet à ailettes. Elle voit le tatouage prendre forme, ça lui plaît beaucoup. Moi je continue à saisir mon sweat quand Lilou remplit les feuilles et les volutes situées sur les côtes. Je change de position quand ça lui est plus pratique. Je me tourne sur le flanc, je baisse le bras, je le remets au-dessus de ma tête, j’ai une crampe. J’ai l’impression que l’aiguille va jusqu’au milieu du dos, qu’elle me remonte jusque sous l’aisselle, qu’elle englobe carrément le mamelon. Pourtant le dessin n’est pas si étendu, les sensations nous jouent des tours. J’imagine un papillon carnassier qui viendrait caresser ma peau avec ses ailes fines et tranchantes. Ça chauffe quand les aiguilles restent longtemps au même endroit.

J’ai le temps d’admirer toutes les esquisses accrochées au carrelage. Il y en a beaucoup, et toutes ont un style qui me plaît. J’ai bien choisi pour mon premier tatouage ! Je fais confiance à Lilou, je sais que le résultat va être sublime, elle connaît son métier. Et elle a réussi à cerner mes attentes, ce qui n’était pas évident de prime abord ^^ Elle change encore une fois de matériel, reprend sa traceuse pour compléter les volutes qui manquent un peu d’encre. Puis reprend le dégradé sur la feuille qui reste, la petite tout en haut du sein. Sans que je m’en aperçoive, elle achève son travail. C’est déjà fini ! Trois petites heures de labeur et me voilà transformée. Je me lève de la couche pour admirer le résultat.

WAOW. Je n’en reviens pas. C’est splendide, superbe, c’est exactement ce que je souhaitais ! Les mots me manquent pour dire à quel point je suis touchée. Maman est ravie aussi. Lilou me passe de la pommade, m’emballe sous cellophane et me détaille les soins à prodiguer à mon tout nouveau tatouage. J’écoute avec attention, je ne voudrais surtout pas qu’il s’abîme ou qu’il cicatrise mal ! Puis vient le moment de régler la note, et de repartir chez moi. J’embrasse Lilou, je la remercie chaleureusement, mais pas assez au vu de l’émotion que je ressens. Nous sortons de la boutique pour reprendre la voiture.

Je suis tatouée. J’ai franchi le pas. Adolescente, je n’aurais jamais osé faire un truc pareil. Maintenant, j’ai mûri, j’ai apprivoisé mon corps, je m’autorise à le modifier. Mon corps m’appartient, il est marqué à vie, j’en rêvais depuis longtemps ! C’est curieux comme je me sens plus responsable d’un coup. J’ai osé. Je me suis prouvé que je pouvais avoir du courage. Et puis à présent, tous ceux que j’aime seront à mes côtés, quoi qu’il arrive. Je porterai toujours ce tatouage sur ma peau, mais surtout dans mon coeur.

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